Faire une fugue à l’âge adulte

La semaine passée, j’avais prévu de partir quatre jours dans le sud de la France pour aller voir un oncle que je vois une fois par an. Cet oncle était le mari de ma marraine décédée en 2021. Je précise, car c’est important: le lien du sang je l’ai avec l’oncle, mais le lien émotionnel je l’avais avec ma marraine. Ce qui fait que depuis son décès, j’ai ce sentiment d’obligation à son égard de l’appeler et d’aller lui rendre visite car il est désormais seul.

Seul, vivant dans un appartement sombre, commençant à boire généralement en fin de matinée et ne pouvant plus se passer de la télé depuis des années. Il n’a aucune vie sociale car c’est ma marraine qui l’entretenait. Il vit dans un quartier ghetto où toutes sortes de trafics sévissent et où on se sent clairement insécurité quand on s’y balade. D’ailleurs on n’a aucune envie de s’y balader. Il n’a pas de passion, de loisir et ne fait pas de sport. Il refuse de parler à un thérapeute, ne sait pas ce que c’est internet, bref, le genre de personne vivant hors du temps.

Cet oncle est le seul lien que j’ai « entretenu » depuis que j’ai rompu tout lien avec la famille du côté de ma mère depuis le décès de mon père, cela fait maintenant une douzaine d’années. Mais la réalité est que c’était ma marraine que j’allais réellement voir et que j’appelais. Pourquoi ? Car c’est elle qui s’intéressait vraiment à moi, qui n’était jamais dans le jugement, adorait faire la cuisine quand je venais et surtout, m’avait appelé quand mon père était décédé. A 22 ans, être appelée par un adulte à ce moment-là, j’en avais réellement besoin pour m’aider tout simplement à faire face, me donner les outils, les conseils pour avancer et me sortir de la tempête dans laquelle j’étais.

Lui, je n’arrive pas à l’appeler. Neuf fois sur dix il ne me demande pas comment je vais. Je n’ai rien à partager et quand je partage je me fais juger :

« Et pourquoi tu n’as toujours pas de mec à ton âge ? »

« Et pourquoi t’es allée dépenser ton argent pour partir là-bas si ce n’était que pour dormir ? »

« Et tu comptes rester secrétaire toute ta vie ? C’est quand que tu montes ta boîte, car tu vieillis et le temps passe vite… »

« C’est quoi ces conneries d’écriture ? Tu ne pourras pas faire d’argent avec ça ! »

Je pense que vous avez compris….

Donc il y a deux semaines, 48h avant mon départ, j’ai eu des crises de larmes et d’angoisses, choses qui ne m’arrivent que très rarement maintenant car je me sens à ma place dans ma vie et surtout en total accord avec moi-même. Mais ce qui me venait à l’esprit à ces moments-là, c’étaient des scènes de mon enfance, adolescence dans lesquelles cet oncle n’avait jamais été présent quand j’en avais besoin et quand je réclamais de l’aide. J’étais, à l’époque, coincée soit avec ma mère, soit avec mon père, dans des situations violentes mais pas un seul de ces membres de ma famille ne bougeait malgré le fait que j’avais pris le courage d’en parler et lui en faisait donc partie. J’ai passé des Noël seule ainsi que des Nouvel An. Je n’ai jamais eu d’argent quand j’étais dans une galère etc. Les seuls adultes présents étaient les parents de mes amis pour qui j’ai toujours eu une reconnaissance éternelle de m’avoir sauvée à maintes reprises.

Et maintenant qu’il est seul, il réclame ma présence. Est-ce que c’est juste? Je n’ai ni de frère, ni de sœur, ni de cousin, ni de cousine. Je suis la seule enfant de cette famille complètement déglinguée et je ressens cette pression de devoir y aller. Mes proches me disaient toujours quand je leur en parlais que je faisais ma B A (Bonne Action) de l’année.

Mais sauf que cette fois-ci et à deux heures du départ j’ai pris la décision de ne pas y aller. Je ne l’ai pas appelé, je lui ai juste envoyé un message pour prévenir. Et tout un soulagement intérieur s’est créé. J’ai pris ma voiture pour rentrer à la maison, ce chez moi que je me suis créé et dont je ne peux plus me passer. J’ai fait quelques courses sur le chemin du retour et sur la route je me disais: Que vais-je bien faire de ces quatre jours de liberté ?

Car partir chez lui, c’était un peu comme partir en prison pendant quatre jours. Une prison semblable dans laquelle j’ai vécu une partie de mon enfance et toute mon adolescence. Là-bas je redeviens cette petite fille que j’ai dû soigner pendant des années une fois qu’elle avait pris conscience de ce qui lui était arrivé. Cette petite fille qui a dû se battre pour construire et obtenir la vie qu’elle a aujourd’hui. Alors pourquoi lui infliger cela, même si ce n’est que quelques jours dans l’année ? Pourquoi ne pas se choisir soi pour une fois ?

J’ai donc fait ce que je considère une fugue à l’âge adulte. C’est vraiment l’impression que j’ai eue pendant ces quatre jours, car en plus, personne ne savait ce que je faisais, où j’étais, à part si je choisissais de partager et ça c’est la véritable liberté.

Une fugue presque semblable à celles que je faisais adolescente pour quelques heures, quelques nuits. Et pendant ces quatre jours, j’étais réellement reconnaissante de chaque chose que je faisais : pouvoir m’acheter de la bonne nourriture, pouvoir être chez moi sans peur ni angoisse, pouvoir choisir les destinations où j’allais et pouvoir me déplacer, appeler les gens que j’aime et qui m’aiment en retour, n’avoir de comptes à rendre à personne et prendre tout simplement soin de moi. Chose que l’on peut avoir tendance à oublier mais qui est la base à toute vie équilibrée.

Nous sommes tous différents et avons tous des manières différentes de trouver un équilibre agréable dans notre vie. Mais si l’on trouve cet équilibre doublé d’un sentiment de paix intérieure, je peux vous assurer que c’est bien l’une des seules choses au monde qui n’a pas de prix.

Donc si un jour vous avez la possibilité de le faire, si c’est pour votre bien être, faites-le: fuguez. Mais revenez toujours, au moins pour dire la vérité.

Quant à ma relation avec lui, je n’ai pas encore décidé. Mais ce qui est sûr c’est que je lui dois, aussi, la vérité.

4 commentaires sur “Faire une fugue à l’âge adulte

  1. J’imagine que je suis plus vieux que vous, mais je vais vous féliciter pour avoir découvert quelque chose d’important beaucoup plus vite que moi : Vous êtes adulte, personne n’a donc le droit de vous faire rendre visite à ou entretenir n’importe quelle relation.

    Quand on reste des enfants, si ses parents veulent rendre visite à l’oncle alcoolique ou à la tante folle, c’est eux qui ont la voiture et la responsabilité. Pas de choix. Mais une fois adulte, ils ne sont plus responsables, et ça veut dire qu’ils n’ont pas non plus le droit de donner des ordres.

    Voilà, vous dites que vous vous êtes sentie mieux dès que vous avez fait le choix de ne pas y aller. Si on veut vous contredire, c’est pas eux qui doit expérimenter les conséquences.

    Apprendre à dire « non » et « occupez-vous de vos propres oignons », c’est difficile, mais ça va améliorer votre vie de façon ÉTONNANTE.

    Aimé par 1 personne

  2. Un grand Bravo pour cette fugue spontanée!
    Mais oui pourquoi s’imposer cette visite qui remue des souvenirs douloureux et qui ne t’apporte rien, sinon des critiques incessantes.
    Ce n’est pas parce que les gens font partie de notre famille, qu’il faut se sentir obligé de faire des choses qui nous pèsent. Loin de là.
    Tu n’es pas responsable de ton oncle et je pense que les 4 jours que tu t’ai offert t’ont fait un bien fou.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s