Quand tu es une femme et que tu prends les transports

Comme tous les matins, tu te diriges vers ton arrêt de bus. Il fait beau mais froid. Comme tous les matins, tu t’apprêtes à prendre ce bus qui t’emmène au boulot en 35 mn. Comme tous les matins, dès que tu pars de chez toi, tu sors ton portable, tu mets les écouteurs dans tes oreilles et tu choisis ta playlist du moment. La musique, c’est pour faire passer le temps plus vite, mais c’est aussi un message aux autres gens qui signifie qu’ils doivent te laisser tranquille. Et aujourd’hui est un jour où tu n’as pas envie de parler ni de sourire. Tu as passé une sale nuit, tu t’es disputée avec lui et il a eu la bonne idée de sortir et de ne pas rentrer. Tu espères que la journée passera vite afin de t’excuser de ce qui s’est passé ce soir, au moment du dîner.

Là où tu vis désormais, ce n’est plus Paris et c’est tellement plus paisible ! Tu n’as plus trois heures de transport par jour et trois heures, c’était quand tout allait bien. Tu n’as plus d’annonces de suicide sur les rames ou de coq traversant les rails. Plus de regards insistants à l’autre bout de la rame du métro ou du RER qui te fichent la trouille quand la nuit commence à tomber. Plus de quais bondés, de gens en colère, grincheux ou même agressifs au moment des grèves annuelles ou même lors d’une journée lambda. Ici, les gens sont gentils, peut-être même un peu trop polis et surtout il n’y a jamais de grève.

Plus de métro ni de RER mais des bus et des trams, et c’est tellement plus agréable : tu vois la couleur du ciel et les chauffeurs prennent la peine de te dire bonjour. Plus de collés/serrés avec des mains qui se baladent sur ton corps sans qu’elles aient demandé ton autorisation, d’odeurs d’urine ou de vomi sur les quais ou dans les rames les samedis et les dimanche matins. Plus de « Eh mademoiselle, tu sens vachement bon, où tu vas de si bon matin ? » Tu ne te fais plus attraper non plus par le bras à la sortie du RER et tu n’as plus à courir le soir à travers la Gare du Nord pour rejoindre le couloir qui te conduira à la station La Chapelle. Les transports, ici, ne te font plus te poser de questions, ne te réservent aucune surprise, et pourtant aujourd’hui tu ne t’attendais pas à ça.

Ton bus arrive et tu t’assois sur une des places derrière le chauffeur, côté fenêtre. Désormais, en plus de tes écouteurs, tu as ce masque obligatoire qui t’empêche régulièrement de respirer. C’est aussi l’hiver et tu as mis ton bonnet qui recouvre ta tête, ton front et tes oreilles. Tu es complètement cachée, seuls tes yeux bleus sont à l’air libre avec une ou deux mèches de cheveux. Tu penses qu’il ne manque plus que la grille sur tes yeux et une trentaine de degrés de plus pour ressentir ce qu’une femme au Pakistan ou en Afghanistan ressent chaque fois qu’elle sort de chez elle. Tu chasses vite cette pensée de ton esprit car elle commence à te faire suffoquer.

Comme à ton habitude, tu observes les gens, même s’il n’y a plus grand-chose à observer car tous, presque sans exception, ont le nez dans leur portable, leur natel, comme ils disent ici. C’est un silence de mort, pas une discussion en cours , ni de musique trop forte, pas un seul chien à bord et tu te dis que ce calme quotidien ne peut être que suisse. Tu regardes alors ce qu’il se passe dehors et pour te distraire tu t’inventes des histoires quand tu vois soudain une situation qui te paraît insolite.

Assez rapidement, tu remarques ou tu sens qu’ une personne te regarde. Tu tournes la tête et tu vois une grande brindille de sexe masculin, la vingtaine passée, les cheveux courts blond vénitien qui a dû rentrer à l’arrêt d’avant. Il reste debout près de toi, dans l’espace réservé pour les poussettes et les personnes en fauteuil roulant. Sans le regarder en face, tu sens quand même que quelque chose cloche. Et ton intuition ne te fait pas défaut car l’arrêt d’après, il vient s’accrocher à la barre juste devant ton siège et balance son corps légèrement de gauche à droite.

Durant toutes ces années, tu as développé des sortes d’antennes pour le danger. Tu es persuadée qu’elles t’ont sauvée à maintes reprises d’insultes gratuites, de conversations gênantes, pesantes, de courses-poursuites mais surtout d’agressions sexuelles, et ton corps se rappelle… Tu sens le battement de ton cœur qui s’accélère, une boule qui commence à monter dans ta gorge et par réflexe tu regardes s’il y a bien toujours des gens qui te font face en cas de pépin. Tu mets ta main droite, qui est du côté de la vitre, dans ta poche et tu attrapes tes clés. Puis tu te dis que tu es juste derrière le chauffeur et que si le mec t’embrouille, il l’entendra, s’arrêtera et le fera descendre. Ou pas.

Le blond vénitien est désormais proche de toi et le siège à côté de toi est libre. Tu te fais la réflexion qu’il y a encore un an il y aurait eu quelqu’un à côté de toi à ce moment-là. Fichu corona qui te sépare encore plus, non seulement de tes proches, mais aussi de ces gens avec qui tu partages un moyen de transport au quotidien…

Le blond vénitien attend encore l’arrêt suivant pour s’asseoir à côté de toi et toi tu te contentes de regarder dehors en espérant qu’il ne t’adresse pas la parole. Tu penses naïvement que le masque, les écouteurs et le fait de l’ignorer le feront reculer. Et pourtant il est « propre sur lui », il ne sent pas l’alcool ni la transpi et n’a pas non plus ce regard obscène qui en dit long sur ce qu’il te ferait si tu te retrouvais seule avec lui dans un bus vidé de ses passagers.

Tu sens soudain qu’il te donne des coups de coude sur le côté gauche, qu’il accompagne d’un :

« Moi, je m’appelle Rafaël, et toi, comment tu t’appelles ? »

Le blond vénitien, Rafaël donc, te parle et tu sens au même moment un soulagement en toi. La boule dans ta gorge s’évanouit dans ton œsophage , et tu reprends une respiration normale. Le volume de sa voix est plus haut que la normale et en tournant la tête tu vois tous les autres passagers qui t’observent avec lui. Tu retires tes écouteurs et tu lui dis :

« Moi, c’est Marine », que tu accompagnes d’un coup de coude en guise de réponse.

Il te met alors un nouveau coup de coude et te réponds : « Enchanté, Marine. Tu as eu des cadeaux pour Noël ? Moi, j’en ai eu beaucoup. Mes parents sont très gentils. Et toi, tes parents sont gentils ? »

Tu es complètement décontenancée par la question mais tu décides de continuer la conversation. Il te regarde droit dans les yeux et tu vois qu’il sourit de temps en temps au fil de votre échange. A quand remonte la dernière fois où quelqu’un t’a abordée aussi gentiment dans un transport en commun? Aussi courageusement ? Il parle fort et d’une manière un peu hachée. Tu comprends vite que celui-là n’est pas un garçon comme les autres. A un moment donné son portable sonne, il s’excuse auprès de toi, se lève et tu entends :

« Oui maman, je suis en route. J’arrive à la Coop dans deux arrêts. Oui, je t’appelle quand je sors ce soir, comme d’habitude.»

Il raccroche, prend un air un peu gêné en te regardant, puis reviens s’asseoir à côté de toi et demande si toi aussi, tu vas au travail. Puis le bus arrive à son arrêt et il te donne de nouveau un coup de coude et te dit : « J’ai été ravi de faire ta connaissance, Marine ! », ce à quoi tu lui réponds : « Moi aussi, passe une bonne journée, Rafaël ! »

Le bus s’arrête, il descend et tu vois tous ces gens en face de toi avec un regard bienveillant et un sourire pour certains. Tu remets tes écouteurs, tu regardes de nouveau par la vitre dehors et un sourire se dessine sous ton masque.

Tu prends ton portable, et cette fois-ci ce n’est pas pour changer de chanson sur ta playlist mais c’est pour écrire à ta meilleure amie : « Tu ne devineras jamais ce qui vient de se passer dans le bus ! Cela faisait des années que cela ne m’était pas arrivé : je viens de me faire draguer ! »


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