Les pirouettes du temps (1/2)

Chères lectrices, chers lecteurs, Bonjour!

Aujourd’hui je vous propose une nouvelle Nouvelle 🙂 ! Un peu spéciale, car elle part d’un point de vue particulier, que je vous laisserai deviner… Elle est en deux parties et la deuxième partie sera publiée la semaine prochaine (samedi ou dimanche). N’hésitez pas à me laisser vos commentaires ! A bientôt!

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Quand on me voit on dit souvent que j’ai l’air gracieuse, ou même féérique et pourtant c’est juste l’air. Je ne suis pas plus féérique qu’une autre, mais c’est vrai qu’on m’a habillé de chaussons et d’un tutu tout de verre. Tout le monde aime à dire que je suis faite de cristal, mais mon artisan m’a fait de verre. Le cristal cela fait mieux vendre, c’est tout, c’est marketing. Je pense que je suis devenue vintage il y a quelques décennies, mais cela ne m’empêche pas d’exister. La petite boite sous mes pieds qui joue de la musique quand on me fait tourner sur moi-même date de 2001. Vous connaissez Yann Tiersen ? Amélie Poulain ? C’est La comptine d’un autre été, l’après midi, qui m’accompagne dans ma performance. Version au piano, sobre mais tellement émouvante. Je fais donc des tours et des tours lorsqu’on souhaite écouter cette petite musique et lorsqu’on veut me voir danser. J’ai la tête penchée, les bras en couronne, la jambe gauche tendue en pointe et la jambe droite pliée, le pied droit ramené au niveau de mon genou gauche, puis je tourne, je tourne, je tourne. Cela s’appelle une pirouette en danse classique. Très élégant, très gracieux. Tout le monde ne peut pas le faire, il faut quand même le préciser.

Avant que je ne tourne sur moi-même pour une dernière fois, je pense avoir eu une vie riche. Riche d’aventures, d’émotions et j’ai compté pour quelqu’un. Oui compter pour quelqu’un c’est important, n’est-ce pas ? Je n’irai pas dire jusqu’à avoir été primordiale ou bien que j’ai transformé sa vie, mais je pense avoir su l’accompagner durant une grande partie, et je pense qu’être fidèle aussi longtemps à une même personne est important.

Après avoir passé quelques mois dans une vitrine accompagnée de d’autres objets en verre, j’ai été achetée par une maman qui m’a offerte à sa petite fille qui faisait de la danse. La petite fille s’appelait Marie et habitait dans une chambre aux murs roses. Marie me mit sur sa table de nuit et me faisait jouer tout le temps, du moins, les premières années. Marie faisait de la danse comme moi, et à chaque fois qu’elle se préparait pour aller à ses leçons, elle me faisait danser, me regardait et essayait de faire la même chose que moi. La pauvre petite n’arrivait jamais à faire un tour en entier et n’avait encore que des demi-pointes aux pieds. Mais je savais qu’un jour elle y arriverait, et qu’un jour, comme moi elle posséderait de vraies pointes. Ses pieds allaient souffrir, certes, mais elle s’habituerait. Ne disait-on pas, du moins à mon époque, qu’il fallait souffrir pour être belle ?

Souvent aussi, elle me faisait jouer le soir, quand elle éteignait la lumière et qu’elle mettait la veilleuse au pied de son lit. Je pense que ça l’aidait à s’endormir, mais moi cette lumière me dérangeait, je n’arrivais jamais vraiment à dormir. Je me reposais surtout quand elle était à l’école. La maison était calme, pas un bruit et des fois elle oubliait d’ouvrir les volets le matin avant de partir me laissant dans une obscurité apaisante.

Un jour, la famille décida de déménager. Enfin, quand je dis la famille, c’était seulement Marie et sa maman. Je ne sais pas ce qui leur à pris, car qui voudrait déménager dans plus petit et surtout dans une maison plus bruyante ? Aux dires de Marie, nous n’étions plus dans une maison, mais dans un appartement. Je l’entendais toujours dire « appart’ » par-ci « appart » par là. Les murs roses étaient devenus des murs jaunes sales, il y avait du bruit partout au-dessus, en-dessous ,de jour comme de nuit mais surtout Marie ne dansait plus.

Elle m’avait remise sur sa table de nuit, mais elle ne me regardait plus, ne me touchait plus, ne m’écoutait plus. J’avais remarqué que son corps avait changé. Elle avait pris du poids, sa poitrine s’était développée ainsi que ses hanches et l’après-midi après l’école elle prenait toujours un pot de chocolat liquide avec une cuillère qu’elle mangeait dans son lit la porte fermée. Ce n’est pas comme cela qu’une danseuse devait se comporter : « Jamais elle n’arrivera à devenir comme moi ! » je me disais à l’époque. Quand elle se déshabillait, je voyais son petit ventre apparaître, ses cuisses se toucher et des marques roses/rouges étaient apparues sur ses fesses. Comme des griffures, des zébrures. Je n’avais jamais remarqué cela sur mon propre corps, mais avec le temps, la couleur rose-rouge disparu pour devenir blanche.

Puis elle se mit à écouter de la musique que je déteste, « du métal » comme elle disait. On ne s’entendait plus penser et cela pouvait durer des heures. Elle commença à s’habiller en noir et à mettre des clous partout où elle pouvait : sur ses bijoux, dans son nez, ses oreilles, sur ses sacs. Les affiches qui recouvraient les murs étaient sordides, bien loin des paysages et personnages de dessins animés de cette chambre rose que j’avais tant aimée.

Marie commença à rentrer à l’appartement en plein milieu de la journée, les heures où elle était auparavant à l’école. D’abord elle fut seule puis très vite elle fût accompagnée. Mais pas accompagnée de filles, c’était tout le temps un garçon, et souvent un garçon différent du précédent. Quand j’y repense, j’aurais aimé ne pas être témoin de ces scènes. Ils se tripotaient à longueur d’après-midi jusqu’au jour où le tripotage alla plus loin pour qu’elle perde ce qu’on appelle la virginité. Moi je l’ai toujours la mienne, car je n’ai jamais eu de temps pour autre chose que pour la musique et la danse. Puis perdre quelque chose d’aussi précieux comme l’avait fait Marie, non merci. Cela m’avait rendu presque malade. Malade oui, mais surtout triste.

Marie pleurait beaucoup à cette époque, souvent quand la porte était fermée et que la nuit arrivait. Elle n’avait plus de veilleuse depuis longtemps, mais je l’entendais. J’entendais ses sanglots, ses gémissements et je dois avouer qu’une larme se frayait souvent sur mon visage penché. Je m’inquiétais beaucoup pour elle. Sa mère aussi je pense, cette femme qui m’avait achetée 12 ans auparavant, je ne la voyais plus. Mais je sentais bien que cela ne tournait pas rond. Sa mère venait souvent dans sa chambre fouiller quand elle n’était pas là. Je ne sais pas ce qu’elle cherchait, mais à part de l’argent qu’elle mettait dans ses poches, elle n’avait jamais rien trouvé d’autre.

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2 commentaires sur “Les pirouettes du temps (1/2)

  1. On a envie de savoir la suite…
    C’est plein de douceur, celle de l’enfance et de violence, celle de l’adolescence. C’est intéressant aussi le regard de cet objet, son rôle dans la vie de Marie, même en sourdine.
    C’est aussi très bien écrit.
    J’ai vraiment hâte de découvrir la partie 2.
    Belle journée!

    Aimé par 1 personne

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