Une nuit (1/2)

Chers lecteurs et lectrices,

Je publie aujourd’hui une nouvelle écrite l’année passée en plein confinement: un monologue parlant d’engagement entrecoupé des paroles de la chanson « Pas peur » du groupe L.E.J, que j’écoutais en boucle l’année passée dont je vous partage le lien ici.

Je vous remercie d’avance pour vos retours et commentaires, et je posterai la suite la semaine prochaine!

Bonne lecture et bon dimanche!

Carnets d’une plume

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« 4h17. Il me reste encore 2h43 de sommeil mais impossible de fermer l’œil. Je tourne, me tourne et me retourne dans ce lit toute seule. Trop de place. Vivement ce soir que nous dormions de nouveau ensemble. Quel principe stupide de faire dormir séparément les futurs mariés la veille de leur mariage ! Histoire de nous faire réfléchir à notre décision… Non, à notre engagement ! Engagement l’un envers l’autre… pour la vie ! Ça, c’est dans la théorie, mais la réalité sera tout autre, je le sais. Je le vois autour de moi. Bon, j’ai passé 35 ans et, statistiquement, j’ai évité le premier divorce, mais cela signifie-t-il que je ne divorcerai pas un jour, moi aussi?

S’engager… S’engager…  Tiens, il me dit quoi, Google ? Google me donne déjà 12 900 000 résultats à ce simple verbe et en seulement 0,43 seconde ! C’est une blague ! 12 900 000 résultats ? Donc 12 900 000 explications différentes ? Le temps des encyclopédies me manque, c’était plus simple. Plus limité.

Tiens, cela gronde dehors… Super. De la pluie pour mon mariage, il ne manquait plus que ça ! Mais ne dit-on pas « mariage pluvieux, mariage heureux » ?

J’ai pas peur de l’orage, pas peur des fantômes et des monstres
Pas peur d’une rage de dents, j’ai pas peur de la fin du monde
J’ai pas peur des bombes, de la peine maximale

Badaboum Boumboum : comme si on était en train de larguer des bombes sur Bussière du Noise, trou du cul du monde d’un peu plus de mille habitants de la Creuse. Pourtant, à ce que sache, pas de révoltes en cours dans ce bled, pas de dictateur au pouvoir à la préfecture ou au gouvernement. Quoique…. Beaucoup de gens ici ont peur de l’orage. Je ne sais pas si c’est le bruit ou les dégâts naturels qu’il peut causer. Tout comme les bombes, en fait. Les bombes d’Idleb.

Deuxième résultat Google, dernière définition du Larousse de Google pour s’engager :

« Contracter un engagement, s’enrôler : s’engager dans la marine. »

Moi ce n’était pas la marine, mais l’armée. Enfin, les forces kurdes.

Mais cela veut aussi dire qu’on peut contracter un « engagement » auprès d’une banque, d’une assurance ou même d’un opérateur téléphonique ? Cela n’a pas la même saveur, la même douleur. Un opérateur téléphonique qui te promet du réseau même dans le trou du cul du monde mais qui, lui, ne tient pas son engagement. Le seul réseau valable que j’ai dans cette maison, c’est dans cette chambre. Mais de quoi je me plains ? On a bien passé des mois sans téléphone, juste à communiquer avec des talkies dans des terres mille fois plus arides qu’ici. Alors…

J’ai pas peur du jugement des autres, du temps qui fait si mal
J’ai pas peur des silences, des tremblements de terre
J’ai pas peur de l’absence, j’ai pas peur de mon père

Mon père. Sa tête, quand je lui ai dit que j’allais rester là-bas, que je n’avais plus rien à faire à Paris. Que la vie parisienne n’avait aucun sens pour moi : métro, boulot, dodo et cocktails trois fois par semaine. C’est sa faute aussi, pourquoi il m’a emmené voir la famille, notre famille, après tant d’années ? Et voir ce putain de spectacle des bombes et cette peur dans les yeux des gens, surtout des filles de ma famille.

Ce truc dans ton corps qui t’empêche de dormir, cette boule qui remonte dans ta gorge, cette envie de vomir, ces tremblements et ta voix qui n’émet plus un son. Un peu comme moi maintenant, en fait. Je pense qu’il a cru que sa fille le trahissait. C’était faux ! Si moi, je n’y allais pas au front, c’était moi que je trahissais ! Pourquoi je pense à ça, là, maintenant ? Je ne pars pas au front, je vais juste me marier dans quelques heures.

Il ne sera pas là. Mon père. Mon père ne sera pas là. C’est le père d’Antoine qui me mènera à l’autel. Il a insisté. J’espère juste que ce choix-là, Papou l’aurait accepté. Qu’il me regardera tout à l’heure d’où qu’il soit. Qu’il ne m’a pas oublié.

Même pas peur de l’enfer, pas peur de l’oubli
Pas peur d’rester jusqu’au dessert dans les repas d’famille
Pas peur d’être indécise, pas peur d’être imbécile

Imbécile, idiote que je suis ? Google mon bon Google, tu dis quoi d’autre sur l’engagement ? Est-ce que je vais lire quelque part que je suis en train de faire une grosse connerie ou qu’Antoine préfèrerait avoir une autre femme dans sa vie ? Ne suis-je qu’une idiote à prendre la même route que des millions de femmes ont prise avant moi ?

Pour Google , s’engager c’est aussi :

« Se mettre dans une situation où on aura à faire des dépenses, des frais. »

Ah là, je suis d’accord ! L’argent. L’argent que j’ai dû commencer à partager au nom du couple. Antoine, c’est le premier avec qui j’ai presque tout fait : premières vacances, première vie commune, première ouverture d’un compte commun…Mais toujours fifty/fifty, parité oblige.

Mais aussi, le coût de cette maison que je sens passer tous les mois au niveau de mon compte en banque… Ce crédit. Ce super prêt accordé par la banque. On était sortis tous les deux avec le sourire. Et pourtant on venait de s’endetter pour 20 ans.

Mais j’ai eu aussi avec lui mes premières angoisses, mes premières bombes, mes premières blessures et ma première dépression. On ne m’avait pas prévenu que cela faisait partie du deal. Que s’engager allait faire si mal, être si triste.

Tiens, le Larousse de Google dit encore :

 «Prendre nettement position, en particulier sur des problèmes politiques, sociaux, économiques : chanteur engagé, littérature engagée. »

Nous le sommes, tous les deux, même si nous nous sommes installés dans la Creuse. On avait besoin d’une pause. De tranquillité. De nous retrouver. Pour nous marier. Et ne plus avoir peur qu’une bombe nous tombe dessus au réveil. Mais nous sommes toujours engagés. Plus sur le terrain. Plus dans les manifs non plus. Plus… Qui j’essaye de convaincre, là ? »

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2 commentaires sur “Une nuit (1/2)

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