Une histoire de plume

Je n’en avais pas revu depuis l’école primaire. Ce moyen d’écrire à qui l’on avait donné ce nom aussi léger n’était qu’un instrument de torture pour mon poignet : le stylo plume. J’avais encore, en tant qu’adulte, de très mauvais souvenirs de cet objet que je devais à l’époque, utiliser au quotidien. Etant gauchère, la plume était loin d’être un gage de propreté de mes copies. Le poids de ma main était soutenu par mon petit doigt, ce qui par conséquent frottait le moindre mot que j’écrivais. Je devais adopter une position avec mes doigts qui ne m’était pas naturelle pour écrire…

Heureusement, cette acrobatie de mes doigts et de mon poignet ne dura qu’une année, et j’avais pu retrouver mes bics ordinaires à la rentrée du collège. Je ne voulais plus revoir ni me servir d’un stylo plume ! Plus jamais !

Enfin, il ne fallait jamais dire « jamais », car aujourd’hui était le jour où j’allais découvrir l’importance qu’un stylo plume pouvait prendre dans la vie d’une personne, et de pas n’importe laquelle, celle du directeur de la société pour laquelle j’étais rentrée en stage il y avait maintenant une semaine.

Christian Magden, la cinquantaine était à la tête d’une entreprise dite « numérique » qui avait contribué à la création de la signature électronique. Passant pour la première fois dans son bureau pour la signature de contrats, on m’avait demandé de ramener une tablette mais aussi une version papier de ces derniers, ce qui m’étonna. Contrat papier, mais pourquoi ?

Arrivée dans son bureau, Monsieur Magden était assis derrière une table remplie de piles de documents en tout genre, un véritable foutoir. Sentant ma présence, il leva la tête, me sourit et me demanda:

– Oui Mademoiselle, en quoi puis-je vous aider ?

– Bonjour Monsieur. J’ai juste des contrats à vous faire signer.

– Très bien, donnez-les-moi, je vais le faire tout de suite.

Ni une, ni deux, il dégaina mon ancien instrument de torture : le stylo plume. Il me jeta un coup d’œil et reprit :

– Je vois l’étonnement dans votre regard. Vous vous demandez pourquoi cet homme dont l’entreprise promeut le zéro papier et a contribué à l’invention de la signature électronique se perd sous une masse de documents et les signe avec ce stylo d’un autre temps ?

J’hochais la tête en signe d’approbation.

– Et bien je vais vous le dire, cette plume est magique ! J’ai 55 ans et elle ne m’a pas quitté depuis 45 ans. Ce qu’elle signe, ce qu’elle écrit, m’ont permis d’en être là où je suis aujourd’hui. Je ne m’en sépare jamais. Et croyez-le ou non, les seuls documents que j’ai signés avec un bic ordinaire m’ont valu des insomnies, et quelques fois des pertes financières conséquentes…

J’hochais la tête en signe de compréhension, même si au fond de moi je ne comprenais pas comment ce type avait eu l’idée même de créer une entreprise numérique. Il me remit les documents une fois signés sans pour autant les lâcher et rajouta :

– Souvenez-vous d’une chose Mademoiselle, qui vous servira pour votre future carrière professionnelle je l’espère : le virtuel sert à aller vite, à ne plus réfléchir mais il peut s’évanouir à tout moment, il suffirait juste de débrancher « la machine ». La plume et le papier laissent une trace et demandent surtout une réflexion, une attention qui permettent de développer l’esprit et qui aident à prendre des décisions plus « humaines ».

Puis il lâcha les contrats et reprit les feuilles de papier sur lesquelles il était en train d’écrire avant mon arrivée dans son bureau. Enfin, il releva de nouveau la tête vers moi pour terminer sur :

– Faites le test : une liste de course, une carte postale à vos parents, une lettre enflammée à votre partenaire, une prise de note en réunion… Ecrivez à la main et observez votre niveau de concentration, l’importance que vous donnerez à vos mots et l’impact qu’ils auront sur vous et ceux à qui ils seront destinés.

Je répondis:

– Très bien Monsieur, je ferai le test.

Je refermai ainsi la porte, et repartis vers mon bureau pour scanner les précieux contrats. Puis je les remis à ma responsable directe et lui demandai par la même occasion :

– Peux-tu me dire où est-ce que je peux trouver un stylo et un bloc note dans le bâtiment s’il te plaît ?

Elle me regarda alors avec un sourire entendu et comprit que j’avais dû avoir la même conversation qu’elle-même avait eue avec Monsieur Magden à son arrivée dans l’entreprise.

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2 commentaires sur “Une histoire de plume

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